Pi project, une cryptomonnaie entre innovation et incertitude

Pendant environ 2 mois, pas un jour ne s’est écoulé sans que les mille et un espaces de discussion crypto aient été attaqués avec des messages promotionnels, plus ou moins invasifs, présentant un mystérieux « Project Pi » avec enthousiasme se limitant parfois au fanatisme.

Souvent, les nouveaux venus dans l’univers crypto, ceux qui n’ont pas encore pris de coups, contrairement aux vétérans aguerris, découvrent Pi par le prisme de la gratuité. Un argument qui désamorce bien des doutes : « puisque c’est gratuit, où serait le risque ? » La mécanique est bien rodée : une pincée de FOMO (« il faut en profiter avant que tout le monde s’y mette »), et voilà une communauté toute neuve prête à foncer, quitte à oublier de garder les yeux ouverts.

Il n’est jamais superflu de rappeler que l’absence de risque n’existe pas, même en crypto. Mais Pi Project mérite, à ce stade, qu’on prenne le temps de creuser un peu plus loin que les slogans.

L’équipe, restée longtemps dans l’ombre avant de sortir du bois récemment, n’a pas toujours coché toutes les cases de la communication transparente. Mais il serait trop facile de balayer Pi d’un revers de la main : le projet propose une vraie alternative, à la croisée de l’innovation et de la viralité.

Pi : nouvelle pépite ou simple énième jeton sans lendemain ? Décortiquons.

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Si Pi étaient comptés

Histoire et proposition de valeur

Le projet Pi a vu le jour en décembre 2018, mais n’a été véritablement révélé au public qu’à partir de mars. Le ton est posé d’emblée sur la page d’accueil :

« L’exploitation minière est compliquée, l’investissement est risqué, la plupart d’entre nous sont laissés de côté par la révolution blockchain. La première monnaie numérique que vous pouvez extraire sur votre téléphone. Commencez à gagner des crypto-monnaie dès aujourd’hui avec notre application mobile gratuite et économe en énergie. »

Le décor est planté : Pi propose de miner une crypto sur mobile, sans dépenser d’énergie, et surtout gratuitement. L’argument fait mouche. Mais tout le monde connaît l’avertissement : si c’est offert, c’est probablement vous le produit. Dans la jungle des cryptos, cette promesse mérite d’être soumise à un examen minutieux.

En creusant, on découvre que Pi ambitionne à terme de bâtir une blockchain capable d’exécuter des DApps (applications décentralisées) et des smart contracts, à la manière d’Ethereum. Un marketplace et un App-Shop sont évoqués, tout comme la « monétisation du temps d’attention ».

Mais pour l’instant, l’objectif affiché est simple : rassembler un maximum d’utilisateurs pour poser les bases d’un futur effet réseau. Cette stratégie, déjà éprouvée ailleurs, prend ici une saveur particulière : la blockchain Pi mise à fond sur l’interaction sociale et le concept de « cercle de sécurité ».

En pratique, Pi propose à ses membres de participer activement, d’inviter autour d’eux et d’accroître leur « statut » en recrutant. Plus vous agrandissez votre cercle, plus votre « puissance de minage » grimpe, et plus vous accumulez de jetons Pi.

Application, interaction, parrainage : la “mine” à portée de main

En l’état, Pi Project se résume à une application mobile, disponible sur iOS et Android. L’outil est soigné : système de minage, compteur de jetons, module de discussion, forum intégré… l’ensemble inspire confiance, même si la densité d’informations peut donner le tournis.

L’inscription ne se fait que par parrainage. Dès la première connexion, vous commencez à « miner du Pi », visible en temps réel dans un « portefeuille » virtuel. La « puissance de minage » s’exprime en Pi/heure et baisse à chaque palier franchi par la communauté : 10 000, 100 000, 1 million d’utilisateurs… à chaque étape, le rendement est divisé par deux.

On remarque que le vocabulaire utilisé est bardé de guillemets. Ce n’est pas un hasard : pour l’instant, toutes ces opérations se font « pour de faux ». L’application n’est pas reliée à une blockchain : il s’agit d’un compteur, pas d’un vrai registre décentralisé.

Cet aspect n’est pas masqué : les développeurs l’assument et l’expliquent noir sur blanc, comme on le verra plus loin.

Que dit le Livre blanc ?

Le Livre blanc de Pi, accessible ici, s’ouvre sur quelques généralités, avant d’entrer dans le vif : il pointe les faiblesses de Bitcoin, sa lenteur, sa consommation énergétique, et la lourdeur du Proof of Work (PoW). À retenir :

Voici les éléments clés du fonctionnement technique et de la vision affichée par Pi :

  • Pi Network adopte une architecture blockchain inspirée de Stellar, utilisant le Stellar Consensus Protocol (SCP) conçu par David Mazières (Stanford, Stellar Foundation).
  • La future blockchain Pi reposera sur le consensus Federated Byzantine Agreement (FBA), un modèle à faible consommation énergétique, déjà utilisé par NEO et Ripple (XRP).
  • Le réseau Pi distinguera quatre statuts d’utilisateurs : Pioneer, Contributeur, Ambassadeur, Node.
  • Le logiciel Node n’est pas encore disponible.
  • Le projet reste à ce stade conceptuel, annoncé open source et bâti sur Stellar Core.
  • Aucune tokenomic précise : le Livre blanc évoque une distribution (quantité inconnue) aux 100 premiers millions d’utilisateurs, avec bonus pour les parrains et développeurs (détails non fournis).
  • L’objectif affiché : « monétiser le temps en ligne » via un marché intégré, boutiques virtuelles et DApps à la clé.

Réseaux sociaux

Curieusement, Pi Project reste discret sur les réseaux sociaux. Si des initiatives communautaires existent, comme la chaîne Youtube Pi Network France, les comptes officiels sont peu animés. La page Facebook PicoreTeam compte 6 000 abonnés, Twitter et Instagram sont aux abonnés absents, et le profil LinkedIn officiel semble bien maigre, avec une seule personne affichée.

Ce manque d’activité s’explique parfois par :

  • Des équipes débordées où la répartition des rôles laisse la communication de côté.
  • Des start-ups utilisant des solutions toutes faites, intégrant des modules sociaux jamais utilisés.

Autre point faible : l’absence de discussion dédiée sur le forum Bitcointalk. Pour un projet blockchain, ne pas être visible sur cette plateforme, c’est passer à côté d’un public averti. Quelques fils existent, mais ils restent limités à la promotion de liens de parrainage.

À la recherche de signaux d’alerte

Comme dirait une grand-mère fictive : « Si le gâteau paraît trop parfait, il faut se méfier. » Appliquons ce principe de base : en crypto, chacun doit mener sa propre enquête. Passons à la loupe la cohérence du récit proposé par Pi Project.

Identité numérique

Le domaine Pi a été enregistré le 3 décembre 2018. Un détour par ScamAdvisor ne révèle rien d’inquiétant : la page a été consultée plus de 600 fois, preuve d’une certaine curiosité. Grâce à la WayBack Machine, on découvre que le projet est lié à l’agence de marketing social SocialChain, où l’on aperçoit les premiers balbutiements du design de Pi.

« Chef, notre jeton existe déjà ! »

Autre classique du secteur : difficile de trouver un nom de jeton qui n’existe pas déjà. Ici, le « Pi » n’échappe pas à la règle.

Sur CoinMarketCap, un jeton Pi est déjà référencé. Il s’agit d’un projet de 2017, manifestement à l’abandon (le site www.picoin.club affiche une erreur).

Même si ce PicoIn n’a rien à voir, on retrouve tout de même quelques ressemblances troublantes : « No ICO », « Gagnez gratuitement Pi chaque jour », etc.

Un parfum de MLM

Très vite, la communauté Reddit a pointé le modèle de viralité de Pi, réveillant le spectre du MLM (Multi-Level Marketing). Ce schéma, souvent décrié dans l’univers crypto, sert parfois de couverture à des opérations douteuses…

Cependant, Pi Project ne correspond pas tout à fait à ce schéma. Le parrainage se limite à un seul niveau : impossible de toucher une commission sur les filleuls de vos filleuls. Les puristes du networking grinceront des dents, mais pour l’instant, la structure reste simple. Pourvu que ça dure.

Mystères sur LinkedIn

Voici un point qui mérite attention. Il y a quelques jours, la page LinkedIn du projet a mis en garde contre de fausses pages Pi, notamment une, qualifiée de « fake ». Problème : cette page soi-disant fausse est précisément celle à laquelle renvoie le site officiel. Un flou qui demande à être dissipé rapidement.

Le premier “crypto merdique” sur téléphone ? Vraiment ?

Ce n’est pas vraiment un point noir, mais une exagération : Pi n’est pas la première crypto à proposer du « minage » sur smartphone. Electroneum était déjà sur ce créneau.

Qui pilote Pi Project et où en est le développement ?

L’équipe : mieux vaut tard que jamais !

Ce point a longtemps alimenté la méfiance : pendant des mois, aucun nom, aucun visage. Or, sans équipe identifiable, la confiance ne peut s’installer (et le joker « Nakamoto » ne tient pas ici, surtout quand on demande vos données).

Mais depuis peu, l’équipe se dévoile, et le casting rassure.

Vincent McPhillip : community manager, diplômé de Stanford, très actif en vidéo et impliqué dans le BlockchainCollective de Stanford.

Dr. Chengdiao Fan : chef de produit, doctorante à Stanford.

Dr. Nicolas Kokkalis : responsable technique blockchain, chercheur reconnu dans le domaine des réseaux décentralisés.

Amalric Lombard de Buffières, développeur full-stack, également en poste chez SocialChain.

Ci-dessous, quelques extraits d’un entretien avec Amalric, qui a accepté de répondre à nos questions.

Où en est Pi Project ?

Récemment, l’équipe a indiqué avoir franchi la barre des 150 000 inscrits à l’application.

C’est un volume conséquent, même si l’inscription ne demande qu’une adresse mail et un numéro de téléphone valides, sans formalités complexes.

Comme évoqué plus haut, à chaque nouveau palier franchi (1 000, 10 000, 100 000, etc.), la quantité de Pi minée par utilisateur décroît. Les prochaines étapes sont fixées à 1, 10 et 100 millions.

Pour l’instant, on en est loin. Les développeurs visent le quatrième trimestre 2019 pour lancer vraiment le réseau Pi. Ce jour-là, les soldes accumulés via l’application deviendront réels : la blockchain sera opérationnelle.

Beaucoup attendent ce moment : ce sera l’heure de vérité pour la cotation du Pi, son éventuelle entrée en bourse, et la reconnaissance d’une valeur monétaire.

Attention à la collecte des données

Voici peut-être le sujet le plus sensible autour de Pi Project.

Impossible d’ignorer le contexte : les données personnelles sont devenues une denrée précieuse, et nombreux sont ceux prêts à employer tous les moyens pour s’en emparer.

Dans cette optique, Pi est en train de constituer une base d’informations impressionnante : pour chaque nouvel utilisateur, il s’agit d’obtenir :

  • une adresse e-mail valide
  • un numéro de téléphone (selon le pays)
  • une adresse IP
  • des métadonnées (cercle de confiance, amis, proches…)

Le tout, dans une communauté où :

  • la passion pour la crypto est forte (95 % utilisent déjà des services d’échange ou de wallets en ligne)
  • la vigilance n’est pas toujours de mise au moment de partager ses informations

Résultat : une base de données ultra-ciblée, dont on ne sait rien du stockage ni de l’utilisation. Probablement hébergée à Stanford ou chez SocialChain, dans des conditions opaques, elle représente une cible idéale pour qui voudrait tester la sécurité d’un service ou s’adonner à l’ingénierie sociale.

Ni le site officiel ni l’application ne donnent d’indications légales sur la gestion des données. Où sont-elles stockées ? Quelles sont les garanties offertes ?

Pour les utilisateurs européens, la question de la conformité au RGPD reste entière (spoiler : ce n’est probablement pas le cas).

Entretien avec Amalric Lombard de Buffières

Amalric a accepté de lever le voile sur Pi Project et d’apporter des précisions sur les points abordés précédemment.

Bonjour Amalric, pouvez-vous présenter votre parcours et expliquer comment vous avez rejoint le projet Pi, né à Stanford ?

Un peu par hasard. J’ai suivi un cursus informatique depuis le lycée, puis cherché un stage à l’étranger. Par l’intermédiaire d’un ami déjà en poste, j’ai été mis en relation avec le CTO… et me voilà embarqué dans l’aventure !

Qu’en est-il de l’équipe ? Qui sont les membres clés, comment travaille-t-on au quotidien ?

Deux doctorants de Stanford (Dr. Nicolas Kokkalis, tech lead ; Dr. Chengdiao Fan, chef de produit), un MBA Stanford (Vince McPhillip, community manager) et deux développeurs français. La structure est basée à Palo Alto. La petite taille de l’équipe facilite les échanges et rend la collaboration très fluide.

Pi est construit sur l’architecture Stellar. Des liens avec la fondation Stellar ?

À ce jour, Pi n’a pas de relation formelle avec la Stellar Development Foundation.

Le minage Pi est présenté comme économe en énergie. Cette promesse tiendra-t-elle lors du lancement effectif ?

L’algorithme de consensus de Pi adapte celui de Stellar, en s’appuyant sur les liens sociaux pour sécuriser le registre. En phase actuelle, l’application mobile sert à initialiser ce graphe de confiance, qui sera exploité par la suite. Des nœuds PC viendront épauler la validation des transactions. Le système restera peu énergivore comparé au Proof of Work du Bitcoin.

Un autre jeton Pi existe déjà et est référencé sur CoinMarketCap. Cela ne risque-t-il pas de semer la confusion ?

Il existe effectivement un Pi Coin abandonné, mais notre projet est différent. Pi symbolise l’inclusion, la constance, la vision d’une communauté. L’ancien Pi Coin n’a pas eu cet impact ; notre projet vise plus loin.

Le slogan “première monnaie numérique que l’on peut miner sur smartphone” n’est-il pas discutable ? Electroneum propose déjà ce service.

Le consensus Pi, adapté du protocole Stellar, s’appuie sur les liens sociaux plutôt que sur la puissance de calcul. Les “mineurs” mobiles de Pi contribuent au graphe de confiance utilisé pour valider les transactions. L’exploitation minière mobile n’est qu’un aspect d’une vision beaucoup plus large. Quant à la première place, nous n’avions pas connaissance d’Electroneum : ce point sera ajusté dans une prochaine version du site.

La distribution du Pi : peut-on en savoir plus sur la tokenomique ? Y a-t-il une limite d’offre ?

Le succès d’un projet crypto repose beaucoup sur son modèle économique. Le taux d’émission de Pi diminue à mesure que le réseau grandit. Nous réfléchissons à la date de fin d’émission pour trouver le bon équilibre entre large diffusion et rareté.

Il faut aussi considérer la demande, pas seulement l’offre. Nous travaillons à créer une utilité forte pour le Pi, afin de soutenir la valeur du jeton. Plus d’informations seront communiquées prochainement.

Le système viral (codes de parrainage, extension des cercles de confiance, etc.) ne risque-t-il pas de nuire à la réputation du projet ?

La plupart des gens sous-estiment la valeur créée en invitant d’autres à rejoindre un service. Pi Network veut récompenser ses membres pour leur contribution à la communauté. Nous ne tolérons pas le spam, mais nous pensons que chacun devrait profiter de la valeur créée sur le web. Cette approche renforcera notre crédibilité sur la durée.

L’application invite à donner accès au carnet d’adresses. Pi collecte-t-il des données ? L’application est-elle déclarée et conforme au RGPD ?

La protection des données est un principe fondateur de Pi. Nous ne demandons que les informations nécessaires à l’inscription, et l’accès aux contacts est toujours optionnel. L’application est en bêta : nous visons la conformité RGPD pour la version finale, tout en prenant en compte la diversité des législations à travers le monde.

Le Livre blanc prévoit une gouvernance communautaire à partir de 5 millions de membres. Quand ce cap sera-t-il atteint ?

La croissance est difficile à anticiper : elle va plus vite que prévu aujourd’hui. Pour la gouvernance, nous menons déjà des expériences : sondages in-app (ex : choix des réseaux sociaux prioritaires), votes, etc. La participation des membres est appelée à grandir.

Conclusion

(La question posée au début du dossier était rhétorique : le monde n’a PAS besoin d’un nouveau Bitcoin !)

Au départ, Pi Project ressemblait à une opération douteuse : parrainages à la chaîne, approximations, équipe fantomatique… Mais à mesure que l’on gratte, un projet prend forme : pas de révolution, mais un potentiel réel. Le choix de Stellar comme socle technique, l’écosystème Stanford, la montée en puissance d’une équipe crédible : voilà qui force le respect.

Mais pour l’heure, l’incertitude reste forte sur les vraies ambitions derrière Pi. Simple expérience sociale, ou début d’une nouvelle ère ? Peut-être s’agit-il d’un test grandeur nature sur la capacité d’une population à adopter une crypto inédite.

Si Pi s’effondre comme la majorité des projets blockchain, une vérité demeure : votre portefeuille restera vide, mais vos données, elles, auront trouvé preneur.

On peut seulement espérer que les intentions derrière Pi sont à la hauteur du discours. L’univers crypto a besoin d’initiatives qui transcendent les clivages et réveillent la curiosité du public. Pi pourrait bien être ce signal faible qui, un jour, devient une onde de choc majeure.

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